J'avais une camarade de classe en 4ème et 3ème. Elle était mon mentor. Elle était la première personne qui m'ait donné l'envie de sortir de mes lectures vers l'altérité. Mais dans l'émergence de ma psychose maniaco-dépressive, le relationnel n'était pas une évidence.
Elle m'a parlé de Balavoine et quelques années plus tard, je me suis identifiée au chanteur de "je ne suis pas un héros" ou de "l'aziza".
En juillet 2006, j'ai composé deux textes : "Je t'ai aimée plus que moi-même" et "Quand mon silence est vide". Depuis lors, le passé irrigue le présent et l'avenir, d'une douce nostalgie.
Avis d'une internaute-amie :
« Je viens de lire ton texte qui, comme d'habitude, m'a subjuguée
tant pour le fond que la forme. Je te le dis à nouveau, je fais
le voeu que tu publies un jour, dans un livre, tous ces grands textes
de ta
magnifique plume.
Que dire sinon que tu es une grande écrivaine et une grande passionnée.
Ta vie n'est pas facile car tu possèdes une telle sensibilité
et une telle intensité d'être. »
Je t'ai aimée plus que moi-même.
Et tu m'as quittée.
D'autres ont essayé de te remplacer : Nadia, Sandrine, Hélène,
Sylvie, Valérie, Alexandra... ont été des pis-allers.
J'exigeais d'elles qu'elles fussent parfaites avec moi pour donner une
juste mesure à la nullité de ma vie sans toi. J'ai avorté
ces relations de prétendantes, ces solutions de rechange qui ne
sont pas des solutions. J'ai planté des aiguilles au creux de mes
entrailles. Je suis passée de coeur en coeur, de bras en bras,
de fausses couches en fausses couches. Je fus la faux-monnayeur de l'amitié
: tout n'était plus qu'une contrefaçon de ta chaude et vibrante
lumière.
Comment faire pour qu'après toi, la vie soit encore la vie ?
Moi, je crève d'avoir traversé ta lumière sans être
capable de la refléter, ce pur flambeau, ce tendre rayon d'amour
qui portait chez toi le nom d'intelligence. De ta spendide lumière
autrefois traversée, j'ai hérité une ténèbre
glaciale dans mon coeur et mon âme.
Je vais mourir de toutes les morts qui sont la désespérance
du vide. La montagne de ma vie est un banal et minuscule rocher dont j'ai
déjà cent fois fait le tour. Mon espace de vie est la réduction
de toute désespérance. Tout ce qui m'empêchait jusqu'alors
de célébrer post-mortem notre tragique amitié s'évanouit
dans l'injonction de mon coeur blessé, comme une bète traquée
se réfugie dans l'essentiel de son élan vital. T'aimer et
puis c'est tout. Inscrire ces mots dans le temple de mes relations affectives.
Vivre sans toi, c'est moins que survivre. C'est faire s'échapper
le temps hors du temps. C'est faire se suspendre les quatre saisons du
monde. C'est entrer dans la barbarie, l'in-humain. C'est inventer une
forêt condamnée à la sauvagerie de l'existence. C'est
insulter le soleil en lui déniant le droit de se lever. Brûler
les bibliothèques, bombarder les écoles, déclarer
la guerre. Vivre sans toi ne se dit pas dans le vocabulaire des Hommes.
Vivre sans toi, c'est faire exploser le sens commun des mots. Tu as été
la fin de toutes choses dans ma vie. Bénie sois-tu d'être
aujourd'hui l'occasion d'une renaissance. Sanctifier ta personne, c'est
renouer avec la vie, donner une existence à mon existence, retrouver
en moi ta lumière.
Quand tu as fait couler dans mon sang le miel d'une étrange volupté
: celle du bonheur.
Etrangère à la vie, ma vie m'a transportée loin de
toi dans son corbillard incertain. Une longue marche funèbre, pélerinage
de l'inutile pour la conquète de rien. Ma vie a été
une sorte d'auto-stop. Oui, j'ai été l'auto-stoppeuse de
mon existence. Je ne conduisais pas ce cruel attelage de l'insignifiance.
Rien ne peut advenir après toi, sinon moi-même.
Tu étais le territoire de mon « être-là »,
de ma créativité, comme la toile tendue au-dessus de nos
têtes où je pouvais tour à tour projeter mon film
et jeter mes tâches de couleur.
Tu as eu raison de sauver ta peau en lacérant la mienne. L'entaille
a été si profonde que j'ai vécu au fond de ce gouffre
macabre, incarcérée de toi, incarcérée de
moi. Je dois aujourd'hui comprendre ma leçon de vie, la signification
de ce pensum qui a duré vingt ans et continue encore à dérouler
son lot d'abjectes souffrances.
Une relation ratée. Je n'ai pas su accorder mon violoncelle avec
ta guitare éclectique. J'ai compromis la belle symphonie de nos
coeurs.
Quand le catéchisme de la vie invite à ne plus croire...
Il faut accepter la démission du bonheur pour le retrouver sous
une autre forme : celle du souvenir. Jusqu'à présent, il
ne m'était pas possible de me souvenir de toi puisque le passé
de ma rencontre avec toi prenait toute la place de ma vie ici et maintenant.
Désormais tu es l'ailleurs et l'autrefois d'un monde que je vais
célébrer avec joie, jour après jour, parce que tu
resteras en filigrane dans les pages de ma vie, comme cette toute première
fois où j'ai ressenti le désir de rencontrer une autre personne
que les personnages des romans que je lisais.
Moi aussi j'ai eu ma guerre mondiale. J'étais le seul champ de
cette bataille-là mais elle concernait le ciel entier de mon univers.
Au fur et à mesure du temps qui passe, me souvenir de toi est le
lieu d'un mensonge.
Une relation ratée, une rupture ratée, une vie ratée.
Mais de toutes ces ratures sur la page, qui font désordre et cicatrices,
stries de la vie défigurée, se lève aujourd'hui le
parfum léger d'une douce harmonie.
Je ne voulais rien partager avec toi : je ne voulais pas aller au cinéma
avec toi, faire un sport avec toi, parler d'un livre avec toi. Je voulais
juste être avec toi. Ecouter ta voix, croiser ton regard comme le
fer croise avec le fer. Je ne voulais pas formuler des projets, t'inscrire
dans mon avenir, espérer que tu sois toujours là dans ma
vie. Tu étais là, devant moi, tout se justifiait par ta
présence divine et j'étais hors du temps.
Tu t'ennuyais dans mon silence parce qu'il était empli de toi.
C'était pour toi comme vivre deux vies.
J'étais nue devant toi, nue de cette tendresse que je ne savais
pas te dire ; la fureur d'une tendresse qui avait renoncé à
émettre sa signification. Tu étais la fin de toute ma tristesse
et le début de l'espérance. Dans l'église de mon
incandescence, tu étais l'espace de ma prière.
Précoce dans tout, à l'avant-garde, loin des sentiers battus
que des pas barbares piétinent à tout jamais dans des pélerinages
sans âme.
Comme un chien maudit, j'ébroue mes poussières d'étoiles
pour trouver mon chemin sur le chemin de ma vie.
Toute la beauté de l'humanité dans un seul regard.
Nos deux illettrismes ont provoqué un exil et une incompréhension
mutuelle.
Voici les chansons qui ont tourné en boucle et en shuffle dans ma tête pendant toutes ces longues années de deuil non consommé :
Ton autre chemin – Jean-Jacques Goldman
D'aussi loin que je me souvienne
Bribes d'enfance, bouts de scène
Tes yeux, ton visage et ta main dans ma main
Et nos pas sur le même chemin
Oh, nous n'étions pas très bavards
Un peu bizarres, un peu à part
J'aimais tes silences et tu aimais les miens
Muets, nous nous entendions bien
Tu étais un peu différent
Et moi, je n'étais pas comme eux
Un peu méprisants pour tous leurs jeux d'enfants
Nous pleurions les yeux dans les yeux
J'ai reçu tes premiers poèmes
Comme on berce de quelques mots
Nos rires étaient rires et nos peines étaient peines
Chacun touchant l'autre en écho
Je t'ai joué mes premières notes
Tu écoutais les yeux mi-clos
Simples et malhabiles, un peu fausses, un peu sottes
Je n'entendais que tes bravos
En saluant devant le piano
On a commencé à se perdre de vue à l'adolescence
Je te trouvais un peu trop austère
Un peu trop sérieux, un peu trop secret
Moi, j'avais besoin de musique, de lumière
Et de futilité
Et aussi des autres
Ton amitié était exigeante, entière, exclusive
Et puis, tu as commencé à être absent
Souvent, puis plus longtemps
Ta mère nous disait que tu partais en vacances
Elle ne mentait pas quand j'y repense
En vacance de vie, en vacance d'envie
Et puis la vérité, celle qu'on suppose
Celle qu'on cache, celle qu'on chuchotte
Celle qui dérange, celle qu'on élude
Ton autre chemin
Ton autre chemin
Dis-moi les voix, les envies qui te mènent
Dis-moi les vents, les courants qui t'entraînent
Les idées fixes et les clous qui te rivent
En quelles errances, immobiles dérives
Dis-moi les songes qui frappent à ta porte
Les illusions, les diables qui t'emportent
Vers quel ailleurs, mirage sans angoisse
Sans temps perdu, sans seconde qui passe
A quoi tu penses quand revient le soir ?
Tes quatre murs renferment quels espoirs ?
Que doit-on lire dans ton sourire idiot ?
D'autres désirs, sans parole et sans mot ?
Montre-moi ton autre chemin
Montre-moi ton autre chemin
Montre-moi ton autre chemin
Décris-moi ton autre chemin
Dis-moi tes signes et dis-moi ton langage
Les horizons des barreaux de ta cage
Vois-tu le blanc, le bleu-ciel et le rose
Que vois-tu quand tes paupières se closent
Et puis, me voilà, te parlant de ma vie
De son niveau, ses ennuis, ses envies
Sa course vaine et mon manque d'amis
A tes yeux vides, ton absence ahurie
Montre-moi ton autre chemin
Montre-moi ton autre chemin
Montre-moi ton autre chemin
Décris-moi ton autre cheminAimer à perdre la raison – Jean ferrat
Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison
Ah c'est toujours toi que l'on blesse
C'est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur, ma faiblesse
Toi qu'on insulte et qu'on délaisse
Dans toute chair martyrisée
Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison
La faim, la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C'est par mon amour que j'y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde
Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raisonSauver l'amour – Daniel Balavoine
Partir effacer sur la Gange
La douleur
Pouvoir parler à un ange
En douceur
Lui montrer la blessure étrange
La douleur
D'un homme qui voudrait trouver
En douceur
Au fond de lui un reste de lueur
L'espoir de voir enfin un jour
Un monde meilleur
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l'envie
Oh, oh
Où est le sauveur
Oh, oh
Et chaque nuit le peuple danse
En douceur
Croit qu'il peut exorciser
La douleur
Puis lentement quitte les transes
En douceur
Alors revient dans sa conscience
Sa douleur
Au fond de lui sent cette peur immense
De voir mourir ce sentiemnt d'amour intense
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l'envie
Oh, oh
Où est le sauveur
Oh, ohLe lac – Alphonse de Lamartine
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :
"Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
"Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
"Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
"Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons !"
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
Quand mon silence est vide,
il me parle de toi,
Quand l'horizon humide
s'approche enfin de moi,
Quand mon silence hideux
se tarit dans mes veines,
Quand je ne suis plus deux
mais une seule peine.
Quand je l'entends hurler
au fond de mes entrailles
Quand je l'entends siffler
comme un vent de bataille,
Je ne dois plus attendre
je ne dois plus mourir,
Il est temps de se rendre,
il est temps de souffrir.
O si belle Laure,
le temps a passé
dans mes ans délavés
loin, si loin de toi, Laure !
O si belle Laure,
l'eau a coulé sous les ponts,
j'ai perdu ma raison,
c'était folie de t'aimer Laure.
Quand mon silence étire
son arc en ciel d'absence,
Quand la fièvre martyre
inonde ma vacance.
Quand les trains de ma vie
me mènent jusqu'à toi,
Quand je n'ai plus l'envie
quand je n'ai plus le choix.
Je touche la corde sensible
j'aimerais tant m'y pendre,
J'assume l'impossible
désir de tout reprendre.
Je ne dois plus attendre,
je ne dois plus vieillir,
L'avenir sera tendre,
je m'en vais l'accueillir.
O si belle Laure,
vivre aujourd'hui sans toi
dans un monde si froid
si loin de toi Laure !
O si belle Laure,
Je dois un peu grandir,
laisser ma vie resplendir
au loin de toi, Laure.
Quand mon silence est vide,
il me parle de toi,
Il verse dans mes rides
les pleurs, le désarroi.
Il me dit : « tend l'oreille »
et je n'entends plus rien
et soudain, je m'éveille
au plus clair d'un matin.
Quand je le vois vainqueur
se lever dans le ciel, Laure,
Le soleil du bonheur,
je veux y croire encore.
Je ne dois plus attendre,
je ne veux plus mourir,
Il est temps de se rendre,
il est temps de souffrir.
O si belle Laure,
revenir à la source
et reprendre la course
cultiver le jardin
reprendre mon chemin
la vie m'attend, j'arrive,
il faut que je l'écrive
à l'encre de toi Laure...
... entre les lignes
où ton sourire me fera signe.
« inaccessible Laure, inaccessible vie qui a croisé ma vie, quand l'éternité de ton absence a vidé les rivières, siphonné les lacs, détourné les fleuves, bu les océans pour nourrir mon océan de peine. »
Sylvie Tranchant-Rousseau http://www.sylvie-rousseau.com
publié le 26 juillet 2007